La physionomie
du domaine en 1877
La physionomie du domaine de Maisons en 1877 est pratiquement
celle qui résulte des modifications réalisées
par Jacques Laffitte 40 ans plus tôt.
On peut la définir en donnant 3 caractéristiques :
1ere caractéristique : Le morcellement du
parc
A partir de 1830, Jacques Laffitte traverse de sérieuses
difficultés financières : faillite de sa banque, la
Société d'escompte, et faillite personnelle.
Laffitte, profitant en 1831 de ses fonctions de Ministre des Finances
et de Président du Conseil, se fait prêter des sommes
très importantes par la Banque de France. Celle ci accepte
de lui accorder un prêt mais avec garantie sur ses biens personnels.
Lorsqu'il quitte le gouvernement, il ne parvient pas à rembourser
ses dettes et la Banque de France, après lui avoir accordé
des délais, fait saisir son hôtel particulier de la
rue d'Artois à Paris.
Mais cela ne suffit pas et Laffitte, qui doit toujours de l'argent
à la Banque de France, craint une saisie de son domaine de
Maisons.
Il avait pensé le vendre, mais, devant la difficulté
pour trouver un acquéreur, il a alors l'idée de le
diviser en parcelles de terrains pour vendre celles-ci à
des acquéreurs qui se feront construire des maisons.
C'est un ensemble de 306 ha sur un parc de 476 ha
qui se trouvé aliéné dans le cadre de la grande
opération immobilière menée par Jacques Laffitte.
Celui-ci a voulu réaliser une sorte de ville composée
de maisons de campagne sur le modèle anglais des cités-jardins.
Cet ensemble appelée " la colonie " ou " la
colonie Laffitte " comprend :
- un espace de 170 ha divisé en parcelles de terrain d'au
moins 1700 m2 destinées à la construction de maisons
individuelles.
- une surface de 136 ha constituée de parcelles boisées
non constructibles, de squares et d'espaces réservés
à la voirie. Dans cette superficie, Laffitte a crée
une série de nouvelles allées et avenues afin de faciliter
l'accès aux différentes parcelles.
Pour faciliter l'acquisition des parcelles de terrain,
Laffitte a même consenti à ses acquéreurs des
conditions avantageuses de crédit et il a cherché
à attirer les acquéreurs par une campagne publicitaire.
Il a même présenté cette opération immobilière
comme un acte philanthropique consistant à offrir à
tous la possibilité de devenir propriétaire. Un "
album-réclame " d'Edouard Pingret, inspiré par
Laffitte, présente ainsi l'opération immobilière
:
" ... La propriété est la plus douce des jouissances
; c'est elle qui attache au pays ; c'est une belle et patriotique
action que de mettre la propriété à la portée
de tous... "
Des villas ont été construites, peu
à peu, dans le parc. Mais l'opération immobilière
n'a pas eu tout le succès attendu.
Henri Nicolle, contemporain de Laffitte, avait d'ailleurs eu ces
propos ironiques au sujet des villas de la " colonie Laffitte
" lorsqu'il écrivait :
"
Ces petites maisons qui ressemblent, pour les esprits
moroses, aux concessions à perpétuité d' un
Père Lachaise des vivants
".
A la mort de Laffitte en 1844, un certain nombre de
parcelles n'avaient pas encore trouvé d'acquéreur.
Il a fallu attendre le second Empire pour que toutes les parcelles
soient vendues.
Durant cette période, de nouvelles villas, plus luxueuses,
sont construites sur les parcelles restées disponibles.
Le parc de Maisons-Laffitte est devenu progressivement un lieu de
villégiature pour la haute bourgeoisie parisienne.
Malgré la construction des villas et le développement
de la voirie, l'apparence du parc, en 1877, est encore globalement
préservée. Ceci pour trois raisons :
- D'abord : les grandes avenues et les perspectives initiales conçues
par Mansart ont été respectées.
- Ensuite : Laffitte a eu la sagesse de maintenir dans le parc une
surface importante réservée à des espaces boisés
non constructibles.
- Enfin : les acquéreurs devaient se soumettre à des
obligations très strictes contenues dans un cahier des charges
de 1834. Ils devaient, notamment :
- bâtir leurs maisons en retrait par rapport aux allées
et aux avenues
- ne clore les propriétés qu'avec des haies ou des
grilles.
Ainsi, en 1877, pouvait-on avoir encore l'illusion
d'un parc demeuré intact malgré les transformations
importantes réalisées par Jacques Laffitte.
2ème caractéristique : La destruction
des dépendances du château
Lors de la réalisation de son projet immobilier en 1833,
Jacques Laffitte a fait détruire certaines dépendances
du château : les pavillons de l'Entrée du Roi, l'orangerie
et surtout les écuries.
Il s'agissait de somptueuses écuries construites par Mansart
et situées sur la partie gauche de l'avant-cour du château.
La démolition des écuries est annoncée et expliquée
au public par l'intermédiaire du journal de Laffitte, "
l'édile de Paris " (5 novembre 1833).
Jacques Laffitte a voulu se justifier de la destruction des écuries
par son souci de faciliter aux acquéreurs la construction
de leurs villas dans le parc.
En 1877, le château a ainsi perdu la plus grande partie de
ses dépendances.
D'autres modifications ont été réalisées
par Jacques Laffitte dans la cour du château. Les balustres
qui délimitaient la cour en la séparant de l'avant-cour
ont été démolis et les douves qui entouraient
la cour du château ont été comblées.
Ces modifications ont eu pour effet de réunir désormais
la cour et l'avant-cour du château.
Elles ont mis fin à la conception initiale de la cour du
château réalisée par Mansart au 17ème
siècle.
Thomas de Colmar, le propriétaire du domaine de Maisons qui
a succédé à Laffitte, n'a pas apporté
d'autre transformation dans l'environnement immédiat du château.
3ème caractéristique : Le domaine
se réduit à un petit parc
La succession de Jacques Laffitte a entraîné le démembrement
du grand domaine de Maisons.
En 1877, le domaine se réduit à un petit parc de 33
ha que Jacques Laffitte et, après lui, Thomas de Colmar,
ont voulu préserver autour du château.
Laffitte avait réalisé, dans le petit parc, un jardin
anglais.
En 1854, Thomas de Colmar, a fait redessiner les jardins du petit
parc par le grand paysagiste Duvilliers-Chasseloup.
L'apparence du petit parc nous est présentée
grâce à un plan publié dans un numéro
de la revue horticole ( 1858 ) :
- Au nord, l'entrée du château avec ses deux pavillons
s'ouvre sur une immense pelouse qui constitue l'avant-cour. Au milieu
de celle-ci se trouve un bassin. Deux grandes avenues latérales
plantées de marronniers longent les deux côtés
de la pelouse.
- De chaque côté du château, des plates bandes
couvertes de fleurs.
- Au sud, une autre pelouse encadrée dans des parterres et
des plates bandes. Au centre de celle-ci se trouve un autre bassin
orné de huit vasques.
- Le reste du petit parc est un jardin paysager anglais avec des
allées sinueuses, des pelouses, des pièces d'eau,
alimentées par des cascades et parsemées d'îlots
et de presqu'îles, des fabriques, des chalets, des kiosques,
et des glacières.
Ainsi apparaît le domaine de Maisons en 1877
:
- Le grand parc profondément marqué par les transformations
réalisées par Laffitte, dés 1833.
- Le château, privé de ses dépendances mais
encore protégé par un petit parc malgré le
démembrement du domaine à la succession de Laffitte.
A partir de 1877, la situation se dégrade. Les menaces se
précisent.
Les effets de la
spéculation immobilière
La période 1877 - 1904 marque le triomphe de
la spéculation immobilière : Le domaine tombe entre
les mains de propriétaires qui se comportent en hommes d'affaires,
peu soucieux de la protection du patrimoine, et qui cherchent à
tirer le meilleur parti financier de leur acquisition.
La progression de la spéculation immobilière s'effectue
en deux temps.
Dans un premier temps, elle s'attaque au petit parc du château.
Dans un deuxième temps, elle menace directement le château
dont la démolition est annoncée.
1er Acte : A partir de 1877, la spéculation
s'attaque au petit parc
Thomas de Colmar meurt en 1870.
Sa veuve conserve le domaine jusqu'à sa mort en 1874. A la
disparition de celle-ci, le domaine reste en indivision entre plusieurs
héritiers. Puis ceux-ci décident de le vendre.
La vente est réalisée en 1877 au profit de Vassili
Tilmanovitch Grommé, de nationalité russe. Il est
artiste peintre.
Il acquiert le domaine le 28 juillet 1877 pour le prix de 800 000
F payables par tranches échelonnées jusqu'en 1883.
On pouvait légitimement penser qu'un artiste
peintre, de surcroît membre de l'Académie des Beaux
Arts de St Petersboug, apparaîtrait sensible à la beauté
architecturale du château et qu'il aurait à cur
de préserver le monument et son environnement. Mais ceux
qui ont pensé cela se sont lourdement trompés.
Le peintre-propriétaire Grommé ne manifeste
pas beaucoup d'intérêt ni pour le château ni
pour son environnement. Par contre, il apparaît très
soucieux de rentabiliser la propriété qu'il vient
d'acquérir. Dès la signature de l'acte de vente, il
décide de réaliser un lotissement dans le petit parc
sur une surface importante de terrain, située au Nord et
à l'Est du château.
Dans ce projet, onze grands lots, destinés à être
découpés en parcelles, sont délimités
sur une surface d'environ 10 ha. Le château, avec un parc
réservé considérablement réduit (18
891 m2), constitue le 12ème lot de ce lotissement.
L'ensemble de ce lotissement est dénommé " Villa
du château ". Et il est prévu d'irriguer le petit
parc par une série de rues et d'avenues pour assurer la desserte
des lots.
Pour la réalisation de son projet, le propriétaire
a besoin de gagner du terrain sur les abords immédiats du
château. Il procède donc à d'importantes transformations
de l'entrée et de la cour du château :
1ère transformation : Les pavillons d'entrée
L'entrée du château était constituée
de deux pavillons jumeaux construits par Mansart en 1651, les pavillons
des gardes, qui marquaient le début de l'immense avant-cour
du château.
Chaque pavillon était percé d'un large passage fermé
par une grille. L'obligation de passer par ces pavillons latéraux
pour pénétrer dans l'avant-cour et dans la cour libérait
l'axe du château et cette conception offrait une immense perspective.
Grommé fait démolir les deux pavillons de l'entrée.
2ème transformation : L'avant cour du château
Grommé supprime l'avant-cour du château. Il récupère
ainsi une importante surface de terrain pour son lotissement.
De ce fait, il n'y a plus d'espace suffisant ni pour protéger
le château de l'environnement urbain, ni pour assurer sa mise
en valeur dans un cadre de verdure. Il ne reste plus que la cour
d'honneur (déjà modifiée par Laffitte).
3ème transformation : La cour d'honneur
Grommé fait entourer la cour d'honneur d'un mur surmonté
de grilles.
La grille installée sur le mur d'appui et le portail d'entrée
datent du 18ème siècle. Ils proviennent du château
de Mailly, en Picardie.
Il fait fermer la cour d'honneur au niveau des anciens fossés
que Laffitte avait fait combler.
Ainsi le mur et les grilles ont pour effet d'enfermer le monument
et la hauteur des grilles de casser la perspective.
Ces modifications suppriment une disposition architecturale essentielle
voulue par François Mansart.
4ème transformation : La création
d'un réseau de rues
La réalisation du lotissement dans le petit parc du château
nécessitait la création de nouvelles voies pour faciliter
l'accès à chacun des lots et à chacune des
parcelles.
Des rues et avenues sont tracées aux abords immédiats
du château :
- l'avenue du Château, nommée plus tard avenue du Général
Leclerc, qui part de l'entrée du château,
- l'avenue Carnot, prolongeant la rue de l'église, perpendiculaire
à l'avenue du Château et qui passe immédiatement
devant les grilles du château.
Le lotissement s'étendait de l'avenue Eglé à
l'avenue Carnot et de l'avenue du Château à l'avenue
Talma.
D'autres avenues sont tracées : l'avenue Belleforière,
l'avenue Nicolas II, l'avenue Puget ou l'avenue Alexandre III.
Moins d'un mois après l'acquisition de la propriété,
les premières parcelles sont déjà vendues dans
l'avenue du Château. Mais, en réalité, seuls
les terrains situés au bord de l'avenue du Château
trouvent rapidement acquéreurs.
Le reste des terrains se vend plus difficilement. Une grande partie
du lotissement restera même invendue jusqu'en 1904.
Ce constat conduit Eugène Engrand, grand défenseur
du château de Maisons et de son parc, à écrire
:
"
Ce triste lotissement, qui fut une véritable
profanation, n'eut pas même l'excuse d'être une bonne
affaire. "
Les atteintes portées à la cour du château
sont irrémédiables.
Ces modifications ont supprimé de manière définitive
l'avant-cour et la cour d'honneur du château telles qu'elles
avaient été réalisées au 17ème
siècle par Mansart pour souligner la majesté du château.
Le lotissement du petit parc constitue une profonde
transformation de l'environnement immédiat du monument. Le
château perd ainsi l'espace qui permettait d'assurer sa mise
en valeur et qui le protégeait encore de l'environnement
urbain. Ces modifications tendent désormais à le placer
au cur de la ville et à le mêler au tissu urbain.
2ème Acte : 1904, la spéculation
menace directement le château
Malgré les difficultés rencontrées par le lotissement
Grommé, la spéculation ne se décourage pas.
Elle va reprendre plus tard, en 1904. Allant jusqu'au bout de sa
logique, elle va s'attaquer au dernier obstacle qui empêche
encore sa progression : le château.
Le château, qui se trouve désormais dans un espace
réduit, apparaît dépouillé de la majeure
partie de ses jardins et de ses dernières dépendances.
Il est peu à peu abandonné par son propriétaire.
Il n'est plus habité et il cesse d'être entretenu.
Grommé a tenté de le vendre. A deux
reprises des propositions de rachat lui ont été faites
pour y installer des annexes de grands établissements scolaires
parisiens. Puis une troisième proposition pour y établir
une exposition - vente permanente de meubles d'art.
Mais Grommé s'est montré, chaque fois, très
exigeant sur le prix et les négociations n'ont jamais abouti.
En 1900, à la mort de Grommé, ses deux
héritiers ne sont pas intéressés par cette
propriété et ils cherchent à la revendre.
En 1903, une option est prise par un homme d'affaires américain
qui souhaite acquérir le château pour y installer un
casino, mais celui-ci renonce finalement à son projet.
En janvier 1904, enfin, une promesse de vente est signée
en faveur d'un certain Joseph Simondet, promoteur immobilier. Il
s'engage à acheter le château et l'ensemble des terrains
qui l'entourent soit 275 000 m2 pour la somme de 550 000 F.
Dés la signature de la promesse de vente, il
annonce ses intentions : il veut démolir le château,
revendre les uvres d'art et les matériaux ainsi récupérés
et lotir toute la superficie dégagée par la destruction
du château et toute la superficie restante du petit parc.
Il veut ensuite faciliter l'accès aux différents lots
par le tracé de nouvelles rues et particulièrement
d'une nouvelle voie : l'avenue Richelieu, prolongeant le pont de
Sartrouville jusqu'à l'avenue du Château et passant
donc sur les terrains libérés par la destruction du
château.
Pour réaliser son projet, il crée une société
: " La société anonyme des terrains du château
de Maisons-Laffitte ".
Le château de Maisons avait bien été classé
monument historique par la loi du 3 mars 1887. Mais, pour devenir
effectif, le classement devait recevoir, selon les dispositions
de cette loi, l'accord du propriétaire. Or Grommé
et ses successeurs avaient toujours refusé leur autorisation
pour entériner ce classement.
Rien ne pouvait donc juridiquement s'opposer à la démolition.
Simondet va pouvoir réaliser son projet de
lotissement. Projet qui prévoit d'utiliser tout l'espace
disponible jusqu'à la Seine soit au total 275 000 m2 de terrain
et de réaliser des lots de 700 à 1500 m2.
Comment le château a-t-il
été sauvé de la démolition ?
L'annonce de cette nouvelle provoque d'abord un choc
pour les résidents du parc de Maisons-Laffitte. Ceux-ci réalisent
que si le château disparaît c'est, en quelque sorte,
le parc qui va perdre son âme.
La réaction a été très rapide. Dès
la signature de la promesse de vente et l'annonce de la démolition
du château, les habitants du parc se mobilisent.
L'association syndicale du parc (ASP) constitue pour eux le cadre
d'organisation pour l'opposition au projet.
L'action est préparée et discutée lors de la
réunion des syndics du parc.
Eugène Engrand, l'un des propriétaires
de villa du parc, met toute son énergie au service de cette
cause et il devient très vite le meneur et le porte-parole
des propriétaires.
Il était depuis 1888, l'un des syndics de l'association syndicale.
Au nom de l'ensemble des propriétaires, Eugène Engrand
va alerter l'opinion, solliciter l'appui de personnalités
politiques et intervenir auprès des Beaux-Arts pour tenter
d'empêcher l'irréparable.
Une campagne de presse
Engrand est persuadé qu'il est essentiel d'obtenir le secours
de la presse pour faire connaître la situation et pour sensibiliser
l'opinion. Il prend donc contact avec un journaliste de ses relations
: André Hallays. Celui-ci rédige un premier article
qui paraît dans le " Journal des débats "
le 31 janvier 1904 et qui annonce la destruction prochaine du château.
Durant les jours et semaines qui suivent, de nombreux
journaux, de toutes opinions, font état de la démolition
annoncée du château de Maisons et expriment leur indignation.
Ainsi " Le Figaro " dès le 1er février 1904.
C'est le cas aussi de " L'illustration " qui, le 13 février
1904, consacre un long article à l'évènement
et qui écrit :
" Tous ceux qui connaissent l'admirable château de
Maisons-Laffitte et ceux là surtout qui l'ont visité
en détail, n'apprendront pas sans un vif regret sa disparition
prochaine
C'est donc pour une spéculation probablement
médiocre que nous allons voir disparaître le chef d'uvre
de Mansart. "
Le 19 février, un nouvel article d'André Hallays paraît
dans le " Journal des débats ". Le journaliste
revient plus longuement sur l'évènement et s'exprime
en ces termes :
"... La destruction est chose décidée. Le
domaine vient de tomber entre les mains d' un marchand de terrains.
Celui-ci a l'intention de lotir ce qui reste du parc.
Quant au château, on arrachera d'abord des murailles les magnifiques
cheminées et les incomparables sculptures qui les décorent.
On les vendra. Puis on rasera la construction
L'administration des Beaux arts assiste impuissante à cet
acte d'abominable vandalisme.. "
Plusieurs journaux régionaux réagissent
: " L'écho de Seine et Oise ", " Le Réveil
de Seine et Oise " ou " la Liberté de Seine et
Oise ".
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " évoque
aussi l'évènement le 14 février puis le 28
février 1904 en manifestant son indignation : "
notre
château, chef d'uvre de Mansart, que des vandales cherchent
en ce moment à faire disparaître pour la plus grande
gloire de leur porte-monnaie. Ce sont des marchands de biens pour
qui l'argent n'a pas d'odeur
"
La campagne de presse a suscité une prise de
conscience du sacrilège que représenterait la destruction
du château.
De nombreuses personnalités du monde des arts et du monde
politique réagissent et en appellent à l'intervention
de l'Etat.
Plusieurs députés de la Commission de l'Instruction
Publique et des Beaux-arts interviennent en interpellant le Ministre.
Les députés Berger, Aynard et Adrien de Montebello
viennent à Maisons-Laffitte. Ils sont reçus par Eugène
Engrand.
Maurice Berteaux, député de Seine et Oise (1ère
circonscription de Versailles qui englobait Maisons-Laffitte), intervient
aussi auprès du Ministre et du Directeur des Beaux Arts et
rencontre même à plusieurs reprises le promoteur immobilier,
pour tenter de trouver avec lui une solution qui éviterait
la démolition.
L'association syndicale du parc est encouragée
dans son combat par l'indignation que suscite l'annonce de la démolition.
Elle multiplie ses démarches et ses interventions. Elle explore
toutes les possibilités de s'opposer au projet. Elle tente,
notamment, de rechercher un artifice juridique qui permettrait de
rendre effectif le classement du château comme monument historique.
Elle rencontre pour cela, à plusieurs reprises, le Maire
de Maisons-Laffitte, Maurice Duverdy, le député Maurice
Berteaux et le directeur des Beaux Arts : Henri Marcel.
Il faut rappeler que cette campagne de presse et toutes
les réactions qu'elle a engendré interviennent très
vite, dans l'intervalle entre la signature de la promesse de vente
et la signature de l'acte définitif de vente.
La réaction du promoteur immobilier
Le promoteur apparaît surpris de constater la réaction
engendrée par son projet de démolition. Il ne s'y
attendait pas.
Il cherche alors à se justifier : "
Il faudrait
être milliardaire et audacieux pour habiter, à notre
époque, le château de Maisons-laffitte ! Et alors que
faire ?
" écrit-il.
Il se réfère aussi à la pratique du moment
de procéder à des lotissements du même type,
dans d'autres lieux de la banlieue parisienne, pour justifier son
projet.
Mais surtout, la vigueur de la réaction qui s'est manifestée
le conduit à attendre avant de mettre à exécution
son projet de démolition. Il réalise qu'il peut même
tirer parti de l'inquiétude qui s'est développée.
Ainsi, dés le début du mois de mars 1904, il lance
une proposition en forme de défi. Il indique qu'il veut bien
renoncer à son projet, à la condition que l'Etat ou
un autre acquéreur lui rachète le château. Il
laisse donc toujours planer au dessus du château la menace
de démolition.
Il annonce dans plusieurs journaux qu'il fait une offre de cession
du château avec 20 000 m2 de terrain pour une somme de 300
000 F. Et selon Simondet, 300 000 F pour 2 ha, cela correspondrait
seulement au prix du terrain.
La proposition de Simondet est annoncée par le " Journal
des débats ", dans son numéro du 2 mars 1904.
Dans une autre lettre, datée du 3 mars 1904, adressée
au directeur du journal " L'avenir de Saint-Germain ",
Simondet lance son défi :
" ...Mais il est fort à craindre qu' à la
critique plus ou moins littéraire, s 'arrêteront les
efforts les plus actifs et que l'Etat, Administrations et riches
particuliers laisseront disparaître le château, chef
d 'uvre de Mansart, devenu sans utilité pratique et
d'entretien trop coûteux
"
" ...Si le château est démoli
c' est
qu'il n' aura pas trouvé acquéreur ni de la part de
l'Etat, ni de la part de qui que ce soit, même pour le prix
des 20 000 mètres de terrain qui lui seraient affectés.
Il n' y a donc plus à crier au vandalisme, mais aux nécessités
des temps présents
"
A la suite de la campagne de presse, la commission
des antiquités et des arts de Seine et Oise, directement
concernée par l'avenir d'un monument menacé sur son
territoire, décide de se rendre à Maisons-Laffitte
le 3 mars pour visiter le château.
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " annonce cette
visite et appelle ceux de ses lecteurs, soucieux de défendre
ce monument menacé, à accompagner les membres de la
commission dans la visite du château.
Joseph Simondet, réagit vivement à cet appel :
"
Vous avez tort de provoquer une visite en masse du
château sans l'assentiment du propriétaire ; je vous
préviens que l'accès de la propriété
vous sera refusé si vous êtes plus d'une dizaine ;
il n'y a qu'un seul gardien au château et il ne peut pas,
à lui seul, servir de guide à un plus grand nombre
de visiteurs ; je lui donne des instructions en ce sens
"
Il intervient comme s'il était déjà le propriétaire.
La visite a lieu à la date annoncée.
Ce jour là, plus de 150 personnes étaient présentes,
venues de Maisons-Laffitte et des environs, pour accompagner la
commission. Personne n'est refoulé. Des personnalités
du monde des arts étaient également présentes.
Dans le procès verbal de la réunion
de la commission qui s'en est suivi, il est fait état de
la volonté de la commission de trouver une solution qui permettra,
d'empêcher : "
un véritable acte de vandalisme
qui dépouillerait la France d'un chef d'uvre qui fait
partie de son patrimoine artistique. "
La visite de la commission constitue même une
occasion de polémique locale. En effet, le journal "
L'avenir de Saint-Germain ", dans son numéro du 13 mars,
relève l'absence de Maurice Duverdy, maire de Maisons-Laffitte,
lors de la visite de la commission et souligne, par contre, la présence
de M. Foulon, maire de Sartrouville.
Le journal accuse la municipalité de ne rien faire pour sauver
le château :
" Si ce doit être le glas du château de Maisons-Laffitte,
la population de notre commune, saura, à l'avenir, à
qui s'en prendre. Elle pourra, par exemple, se demander comment
et pourquoi, le jeudi 3 mars, la commission des antiquités
et des arts de Seine et Oise ne trouva au château de Maisons
pas un seul des membres de la municipalité de Maisons-Laffitte
pour lui en faire les honneurs
"
Il est vrai que rien n'obligeait le maire à être présent,
mais le fait qu'aucun des membres du conseil municipal ne soit venu
pour accueillir la commission, est surprenante.
Ce fait est d'autant plus exploité qu'il existe une divergence
politique entre le maire, conservateur, et le journal de tendance
radical-socialiste, alors que les élections municipales sont
prévues pour le 1er mai 1904.
L'acte définitif de vente intervient le 10
mars 1904.
Devenu officiellement propriétaire, Simondet lance donc son
projet de lotissement autour du château ainsi que sur le reste
des terrains qu'il vient d'acquérir.
Il est paradoxal de constater que Simondet, qui a
voulu détruire le château, n'hésite pas à
utiliser la présence du château comme argument commercial
pour vendre les parcelles de terrain. C'est ainsi que le document
publicitaire joint au plan du lotissement de 1904, comporte la mention
:
" Terrains à bâtir, boisés ou non, à
400 m de la gare, autour du magnifique château historique,
ce chef d'uvre de Mansart, sur le coteau de la Seine à
environ 1500 m de la forêt de Saint-Germain. "
De même, l'affiche publicitaire de l'opération,
intitulé " Parc du Château de Maisons-Laffitte
", présente une vue du château.
L'action de la direction des Beaux-Arts
Le Directeur des Beaux-Arts, Henri Marcel, déploie toute
son énergie pour trouver une solution.
Sous la pression de Maurice Berteaux et d'Eugène Engrand,
il prend une mesure conservatoire : Il demande au Préfet
de Seine et Oise de préparer un arrêté "
provisoire " d'interdiction de la démolition.
Il est partisan du rachat du château par l'Etat mais le budget
des Beaux-Arts, plutôt indigent, ne lui permet pas de réaliser
cette acquisition au prix demandé. Il apparaît, en
même temps, impossible d'obtenir du Parlement le vote d'un
budget exceptionnel pour cette opération.
Henri Marcel recherche alors d'autres possibilités de rachat
par des fonds publics ou par des fonds privés.
C'est ainsi qu'il encourage le Conseil Général de
la Seine à racheter le château pour un projet d'installation
d'un hôpital psychiatrique, mais l'affaire n'a pas eu de suite.
Un autre acquéreur souhaitait acheter le château avec
100 000 m2 de terrain pour y installer un établissement d'hydrothérapie.
Les négociations ont entraîné, en avril 1904,
une interruption des travaux déjà engagés.
Mais aucun accord n'a pu être trouvé.
Certaines personnalités locales avaient imaginé de
lancer une souscription publique auprès des habitants de
Maisons-Laffitte pour constituer les fonds nécessaires au
rachat du château. Mais cette idée n'a pas été
retenue.
Les journaux ont évoqué d'autres projets
de rachat et d'utilisation du château : le siège d'une
usine, une pouponnière départementale ou encore un
casino, mais ces projets n'ont pas eu de suite.
Aucun projet d'acquisition n'ayant pu aboutir, Henri
Marcel se retrouve seul pour trouver la solution. Il décide
alors de négocier avec le promoteur. Il obtient ainsi une
baisse du prix de vente de 300 000 F à 200 000 F et des délais
de paiement.
Pour financer, il finit par trouver une solution budgétaire,
avec l'accord de Joseph Chaumié, Ministre de l'Instruction
Publique et des Beaux-Arts.
Mais en contrepartie des concessions accordées par le vendeur,
il doit accepter une réduction de la superficie du terrain
autour du château. Celle-ci passe de 2 ha à moins de
1 ha ( 9653 m2).
Et c'est ainsi que le rachat du château par
l'Etat est signé le 12 janvier 1905.
Conclusion
La période 1877 à 1904 constitue un épisode
dramatique de l'histoire du château de Maisons : le château
pris dans cette spirale de la spéculation immobilière
qui le condamnait à la démolition.
C'est l'utilisation du pouvoir de la presse qui, en
sensibilisant l'opinion et les responsables politiques, aura permis
de sauver le château.
De cette période nous retiendrons particulièrement
: l'action d'Eugène Engrand et d'Henri Marcel, deux hommes
opiniâtres dont la contribution aura été décisive,
mais aussi celle du journaliste André Hallays et celle du
député Maurice Berteaux.
Le château était sauvé par l'Etat.
Mais dans quelles conditions ?
Le monument était condamné à être de
plus en plus étouffé par son environnement urbain.
Le plan du lotissement redéfini prévoyait la mise
en vente de plus de 150 parcelles autour du château dans un
espace quadrillé par de nouvelles voies.
Le château était lui-même enserré sur
ses 4 côtés par de nouvelles rues longeant au plus
près les murs de la cour.
Afin de redonner un peu d'oxygène à
l'uvre de Mansart, l'Etat rachètera par la suite des
terrains voisins.
A partir de 1905, le gouvernement comptera, parmi ses Ministres,
un Sous Secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, Etienne Dujardin-Beaumetz,
qui occupera longtemps ce poste, sous plusieurs gouvernements successifs,
et qui aura à cur de compléter l'uvre
accomplie par Henri Marcel pour sauver le château.
Dujardin-Beaumetz réussira à faire racheter par l'Etat,
entre 1910 et 1930, environ 4 ha supplémentaires de terrain.
Cette nouvelle action permettra de redonner progressivement au château
de Maisons un environnement un peu plus digne de sa valeur artistique.
Néanmoins, le bilan de cette période de la fin du
19ème et du début du 20ème reste très
lourd pour l'environnement immédiat du château de Maisons.
Sources historiques et bibliographiques
- Collection du Journal des débats
de l'année 1904 (Bibliothèque Nationale)
- Collections de différents journaux nationaux et régionaux
de l'année 1904
- Procès verbaux de réunions de l'Association Syndicale
du Parc
- Documents des archives municipales de Maisons-Laffitte
- Cahier des charges du lotissement Simondet
- Procès verbal de réunion de la commission des arts
et antiquités de Seine et Oise (Bibliothèque de recherche
historique de la ville de Paris)
- Articles divers des cahiers du vieux Maisons et des cahiers de
Maisons
- Cueille (Sophie), Maisons-Laffitte, 1630-1930. Parc, paysage et
villégiature, Paris, Editions du patrimoine, coll."Cahiers
du patrimoine", 1999.
- Poisson (Georges), De Maisons-sur-Seine à Maisons-Laffitte,
Maisons-Laffitte,1993.
- Engrand (Eugène) Le château de Maisons de l'an V
de la république à nos jours,1913
- Stern Jean) Le château de Maisons-Laffitte, 1934