Pendant presque deux siècles, le domaine
de Maisons a conservé un aspect conforme
à sa conception d'origine.
Malgré les aléas de la transmission
de propriété, malgré l'évolution
des goûts, des styles, des modes de vie, malgré
les risques de dégradation qui peuvent être
ceux dus à l'âge ou évènements
de l'histoire, le Château et le domaine de
Maisons ont été épargnés
et sauvegardés dans leur conception initiale
: celle réalisée par François
Mansart au 17ème siècle.
C'est donc au 19ème siècle que tout
bascule : A partir de 1833, en effet, le domaine
de Maisons subit de profondes transformations qui
résultent de la décision de Jacques
Laffitte, de morceler le grand parc du château.
Mais c'est surtout à partir de 1877, date
correspondant à un transfert de propriété,
qu'apparaissent de graves menaces pour le château
et pour son environnement.
A partir de cette date, l'environnement immédiat
du château se trouve gravement atteint par
la spéculation immobilière, et cette
évolution ira jusqu'à menacer l'existence
même du château puisqu'en 1904 est annoncée
la démolition prochaine du monument.
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La
physionomie du domaine en 1877
La physionomie du domaine de Maisons en 1877
est pratiquement celle qui résulte des modifications
réalisées par Jacques Laffitte 40 ans plus
tôt.
On peut la définir en donnant 3 caractéristiques
:
1ere caractéristique : Le morcellement
du parc
A partir de 1830, Jacques Laffitte traverse de sérieuses
difficultés financières : faillite de sa banque,
la Société d'escompte, et faillite personnelle.
Laffitte, profitant en 1831 de ses fonctions de Ministre
des Finances et de Président du Conseil, se fait
prêter des sommes très importantes par la Banque
de France. Celle ci accepte de lui accorder un prêt
mais avec garantie sur ses biens personnels.
Lorsqu'il quitte le gouvernement, il ne parvient pas à
rembourser ses dettes et la Banque de France, après
lui avoir accordé des délais, fait saisir
son hôtel particulier de la rue d'Artois à
Paris.
Mais cela ne suffit pas et Laffitte, qui doit toujours de
l'argent à la Banque de France, craint une saisie
de son domaine de Maisons.
Il avait pensé le vendre, mais, devant la difficulté
pour trouver un acquéreur, il a alors l'idée
de le diviser en parcelles de terrains pour vendre celles-ci
à des acquéreurs qui se feront construire
des maisons.
C'est un ensemble de 306 ha sur un parc de
476 ha qui se trouvé aliéné dans le
cadre de la grande opération immobilière menée
par Jacques Laffitte. Celui-ci a voulu réaliser une
sorte de ville composée de maisons de campagne sur
le modèle anglais des cités-jardins.
Cet ensemble appelée " la colonie " ou
" la colonie Laffitte " comprend :
- un espace de 170 ha divisé en parcelles de terrain
d'au moins 1700 m2 destinées à la construction
de maisons individuelles.
- une surface de 136 ha constituée de parcelles boisées
non constructibles, de squares et d'espaces réservés
à la voirie. Dans cette superficie, Laffitte a crée
une série de nouvelles allées et avenues afin
de faciliter l'accès aux différentes parcelles.
Pour faciliter l'acquisition des parcelles
de terrain, Laffitte a même consenti à ses
acquéreurs des conditions avantageuses de crédit
et il a cherché à attirer les acquéreurs
par une campagne publicitaire.
Il a même présenté cette opération
immobilière comme un acte philanthropique consistant
à offrir à tous la possibilité de devenir
propriétaire. Un " album-réclame "
d'Edouard Pingret, inspiré par Laffitte, présente
ainsi l'opération immobilière :
" ... La propriété est la plus douce
des jouissances ; c'est elle qui attache au pays ; c'est
une belle et patriotique action que de mettre la propriété
à la portée de tous... "
Des villas ont été construites,
peu à peu, dans le parc. Mais l'opération
immobilière n'a pas eu tout le succès attendu.
Henri Nicolle, contemporain de Laffitte, avait d'ailleurs
eu ces propos ironiques au sujet des villas de la "
colonie Laffitte " lorsqu'il écrivait :
"
Ces petites maisons qui ressemblent, pour
les esprits moroses, aux concessions à perpétuité
d' un Père Lachaise des vivants
".
A la mort de Laffitte en 1844, un certain
nombre de parcelles n'avaient pas encore trouvé d'acquéreur.
Il a fallu attendre le second Empire pour que toutes les
parcelles soient vendues.
Durant cette période, de nouvelles villas, plus luxueuses,
sont construites sur les parcelles restées disponibles.
Le parc de Maisons-Laffitte est devenu progressivement un
lieu de villégiature pour la haute bourgeoisie parisienne.
Malgré la construction des villas et
le développement de la voirie, l'apparence du parc,
en 1877, est encore globalement préservée.
Ceci pour trois raisons :
- D'abord : les grandes avenues et les perspectives initiales
conçues par Mansart ont été respectées.
- Ensuite : Laffitte a eu la sagesse de maintenir dans le
parc une surface importante réservée à
des espaces boisés non constructibles.
- Enfin : les acquéreurs devaient se soumettre à
des obligations très strictes contenues dans un cahier
des charges de 1834. Ils devaient, notamment :
- bâtir leurs maisons en retrait par rapport aux allées
et aux avenues
- ne clore les propriétés qu'avec des haies
ou des grilles.
Ainsi, en 1877, pouvait-on avoir encore l'illusion
d'un parc demeuré intact malgré les transformations
importantes réalisées par Jacques Laffitte.
2ème caractéristique : La
destruction des dépendances du château
Lors de la réalisation de son projet immobilier en
1833, Jacques Laffitte a fait détruire certaines
dépendances du château : les pavillons de l'Entrée
du Roi, l'orangerie et surtout les écuries.
Il s'agissait de somptueuses écuries construites
par Mansart et situées sur la partie gauche de l'avant-cour
du château.
La démolition des écuries est annoncée
et expliquée au public par l'intermédiaire
du journal de Laffitte, " l'édile de Paris "
(5 novembre 1833).
Jacques Laffitte a voulu se justifier de la destruction
des écuries par son souci de faciliter aux acquéreurs
la construction de leurs villas dans le parc.
En 1877, le château a ainsi perdu la plus grande partie
de ses dépendances.
D'autres modifications ont été
réalisées par Jacques Laffitte dans la cour
du château. Les balustres qui délimitaient
la cour en la séparant de l'avant-cour ont été
démolis et les douves qui entouraient la cour du
château ont été comblées.
Ces modifications ont eu pour effet de réunir désormais
la cour et l'avant-cour du château.
Elles ont mis fin à la conception initiale de la
cour du château réalisée par Mansart
au 17ème siècle.
Thomas de Colmar, le propriétaire du domaine de Maisons
qui a succédé à Laffitte, n'a pas apporté
d'autre transformation dans l'environnement immédiat
du château.
3ème caractéristique : Le
domaine se réduit à un petit parc
La succession de Jacques Laffitte a entraîné
le démembrement du grand domaine de Maisons.
En 1877, le domaine se réduit à un petit parc
de 33 ha que Jacques Laffitte et, après lui, Thomas
de Colmar, ont voulu préserver autour du château.
Laffitte avait réalisé, dans le petit parc,
un jardin anglais.
En 1854, Thomas de Colmar, a fait redessiner les jardins
du petit parc par le grand paysagiste Duvilliers-Chasseloup.
L'apparence du petit parc nous est présentée
grâce à un plan publié dans un numéro
de la revue horticole ( 1858 ) :
- Au nord, l'entrée du château avec ses deux
pavillons s'ouvre sur une immense pelouse qui constitue
l'avant-cour. Au milieu de celle-ci se trouve un bassin.
Deux grandes avenues latérales plantées de
marronniers longent les deux côtés de la pelouse.
- De chaque côté du château, des plates
bandes couvertes de fleurs.
- Au sud, une autre pelouse encadrée dans des parterres
et des plates bandes. Au centre de celle-ci se trouve un
autre bassin orné de huit vasques.
- Le reste du petit parc est un jardin paysager anglais
avec des allées sinueuses, des pelouses, des pièces
d'eau, alimentées par des cascades et parsemées
d'îlots et de presqu'îles, des fabriques, des
chalets, des kiosques, et des glacières.
Ainsi apparaît le domaine de Maisons
en 1877 :
- Le grand parc profondément marqué par les
transformations réalisées par Laffitte, dés
1833.
- Le château, privé de ses dépendances
mais encore protégé par un petit parc malgré
le démembrement du domaine à la succession
de Laffitte.
A partir de 1877, la situation se dégrade. Les menaces
se précisent.
Les effets
de la spéculation immobilière
La période 1877 - 1904 marque le triomphe
de la spéculation immobilière : Le domaine
tombe entre les mains de propriétaires qui se comportent
en hommes d'affaires, peu soucieux de la protection du patrimoine,
et qui cherchent à tirer le meilleur parti financier
de leur acquisition.
La progression de la spéculation immobilière
s'effectue en deux temps.
Dans un premier temps, elle s'attaque au petit parc du château.
Dans un deuxième temps, elle menace directement le
château dont la démolition est annoncée.
1er Acte : A partir de 1877, la spéculation
s'attaque au petit parc
Thomas de Colmar meurt en 1870.
Sa veuve conserve le domaine jusqu'à sa mort en 1874.
A la disparition de celle-ci, le domaine reste en indivision
entre plusieurs héritiers. Puis ceux-ci décident
de le vendre.
La vente est réalisée en 1877 au profit de
Vassili Tilmanovitch Grommé, de nationalité
russe. Il est artiste peintre.
Il acquiert le domaine le 28 juillet 1877 pour le prix de
800 000 F payables par tranches échelonnées
jusqu'en 1883.
On pouvait légitimement penser qu'un
artiste peintre, de surcroît membre de l'Académie
des Beaux Arts de St Petersboug, apparaîtrait sensible
à la beauté architecturale du château
et qu'il aurait à cur de préserver le
monument et son environnement. Mais ceux qui ont pensé
cela se sont lourdement trompés.
Le peintre-propriétaire Grommé
ne manifeste pas beaucoup d'intérêt ni pour
le château ni pour son environnement. Par contre,
il apparaît très soucieux de rentabiliser la
propriété qu'il vient d'acquérir. Dès
la signature de l'acte de vente, il décide de réaliser
un lotissement dans le petit parc sur une surface importante
de terrain, située au Nord et à l'Est du château.
Dans ce projet, onze grands lots, destinés à
être découpés en parcelles, sont délimités
sur une surface d'environ 10 ha. Le château, avec
un parc réservé considérablement réduit
(18 891 m2), constitue le 12ème lot de ce lotissement.
L'ensemble de ce lotissement est dénommé "
Villa du château ". Et il est prévu d'irriguer
le petit parc par une série de rues et d'avenues
pour assurer la desserte des lots.
Pour la réalisation de son projet,
le propriétaire a besoin de gagner du terrain sur
les abords immédiats du château. Il procède
donc à d'importantes transformations de l'entrée
et de la cour du château :
1ère transformation : Les pavillons
d'entrée
L'entrée du château était constituée
de deux pavillons jumeaux construits par Mansart en 1651,
les pavillons des gardes, qui marquaient le début
de l'immense avant-cour du château.
Chaque pavillon était percé d'un large passage
fermé par une grille. L'obligation de passer par
ces pavillons latéraux pour pénétrer
dans l'avant-cour et dans la cour libérait l'axe
du château et cette conception offrait une immense
perspective.
Grommé fait démolir les deux pavillons de
l'entrée.
2ème transformation : L'avant cour
du château
Grommé supprime l'avant-cour du château. Il
récupère ainsi une importante surface de terrain
pour son lotissement.
De ce fait, il n'y a plus d'espace suffisant ni pour protéger
le château de l'environnement urbain, ni pour assurer
sa mise en valeur dans un cadre de verdure. Il ne reste
plus que la cour d'honneur (déjà modifiée
par Laffitte).
3ème transformation : La cour d'honneur
Grommé fait entourer la cour d'honneur d'un mur surmonté
de grilles.
La grille installée sur le mur d'appui et le portail
d'entrée datent du 18ème siècle. Ils
proviennent du château de Mailly, en Picardie.
Il fait fermer la cour d'honneur au niveau des anciens fossés
que Laffitte avait fait combler.
Ainsi le mur et les grilles ont pour effet d'enfermer le
monument et la hauteur des grilles de casser la perspective.
Ces modifications suppriment une disposition architecturale
essentielle voulue par François Mansart.
4ème transformation : La création
d'un réseau de rues
La réalisation du lotissement dans le petit parc
du château nécessitait la création de
nouvelles voies pour faciliter l'accès à chacun
des lots et à chacune des parcelles.
Des rues et avenues sont tracées aux abords immédiats
du château :
- l'avenue du Château, nommée plus tard avenue
du Général Leclerc, qui part de l'entrée
du château,
- l'avenue Carnot, prolongeant la rue de l'église,
perpendiculaire à l'avenue du Château et qui
passe immédiatement devant les grilles du château.
Le lotissement s'étendait de l'avenue Eglé
à l'avenue Carnot et de l'avenue du Château
à l'avenue Talma.
D'autres avenues sont tracées : l'avenue Belleforière,
l'avenue Nicolas II, l'avenue Puget ou l'avenue Alexandre
III.
Moins d'un mois après l'acquisition
de la propriété, les premières parcelles
sont déjà vendues dans l'avenue du Château.
Mais, en réalité, seuls les terrains situés
au bord de l'avenue du Château trouvent rapidement
acquéreurs.
Le reste des terrains se vend plus difficilement. Une grande
partie du lotissement restera même invendue jusqu'en
1904.
Ce constat conduit Eugène Engrand, grand défenseur
du château de Maisons et de son parc, à écrire
:
"
Ce triste lotissement, qui fut une véritable
profanation, n'eut pas même l'excuse d'être
une bonne affaire. "
Les atteintes portées à la cour
du château sont irrémédiables.
Ces modifications ont supprimé de manière
définitive l'avant-cour et la cour d'honneur du château
telles qu'elles avaient été réalisées
au 17ème siècle par Mansart pour souligner
la majesté du château.
Le lotissement du petit parc constitue une
profonde transformation de l'environnement immédiat
du monument. Le château perd ainsi l'espace qui permettait
d'assurer sa mise en valeur et qui le protégeait
encore de l'environnement urbain. Ces modifications tendent
désormais à le placer au cur de la ville
et à le mêler au tissu urbain.
2ème Acte : 1904, la spéculation
menace directement le château
Malgré les difficultés rencontrées
par le lotissement Grommé, la spéculation
ne se décourage pas. Elle va reprendre plus tard,
en 1904. Allant jusqu'au bout de sa logique, elle va s'attaquer
au dernier obstacle qui empêche encore sa progression
: le château.
Le château, qui se trouve désormais dans un
espace réduit, apparaît dépouillé
de la majeure partie de ses jardins et de ses dernières
dépendances. Il est peu à peu abandonné
par son propriétaire. Il n'est plus habité
et il cesse d'être entretenu.
Grommé a tenté de le vendre.
A deux reprises des propositions de rachat lui ont été
faites pour y installer des annexes de grands établissements
scolaires parisiens. Puis une troisième proposition
pour y établir une exposition - vente permanente
de meubles d'art.
Mais Grommé s'est montré, chaque fois, très
exigeant sur le prix et les négociations n'ont jamais
abouti.
En 1900, à la mort de Grommé,
ses deux héritiers ne sont pas intéressés
par cette propriété et ils cherchent à
la revendre.
En 1903, une option est prise par un homme d'affaires américain
qui souhaite acquérir le château pour y installer
un casino, mais celui-ci renonce finalement à son
projet.
En janvier 1904, enfin, une promesse de vente est signée
en faveur d'un certain Joseph Simondet, promoteur immobilier.
Il s'engage à acheter le château et l'ensemble
des terrains qui l'entourent soit 275 000 m2 pour la somme
de 550 000 F.
Dés la signature de la promesse de
vente, il annonce ses intentions : il veut démolir
le château, revendre les uvres d'art et les
matériaux ainsi récupérés et
lotir toute la superficie dégagée par la destruction
du château et toute la superficie restante du petit
parc.
Il veut ensuite faciliter l'accès aux différents
lots par le tracé de nouvelles rues et particulièrement
d'une nouvelle voie : l'avenue Richelieu, prolongeant le
pont de Sartrouville jusqu'à l'avenue du Château
et passant donc sur les terrains libérés par
la destruction du château.
Pour réaliser son projet, il crée une société
: " La société anonyme des terrains
du château de Maisons-Laffitte ".
Le château de Maisons avait bien été
classé monument historique par la loi du 3 mars 1887.
Mais, pour devenir effectif, le classement devait recevoir,
selon les dispositions de cette loi, l'accord du propriétaire.
Or Grommé et ses successeurs avaient toujours refusé
leur autorisation pour entériner ce classement.
Rien ne pouvait donc juridiquement s'opposer à la
démolition.
Simondet va pouvoir réaliser son projet
de lotissement. Projet qui prévoit d'utiliser tout
l'espace disponible jusqu'à la Seine soit au total
275 000 m2 de terrain et de réaliser des lots de
700 à 1500 m2.
Comment
le château a-t-il été sauvé de
la démolition ?
L'annonce de cette nouvelle provoque d'abord
un choc pour les résidents du parc de Maisons-Laffitte.
Ceux-ci réalisent que si le château disparaît
c'est, en quelque sorte, le parc qui va perdre son âme.
La réaction a été très rapide.
Dès la signature de la promesse de vente et l'annonce
de la démolition du château, les habitants
du parc se mobilisent.
L'association syndicale du parc (ASP) constitue pour eux
le cadre d'organisation pour l'opposition au projet.
L'action est préparée et discutée lors
de la réunion des syndics du parc.
Eugène Engrand, l'un des propriétaires
de villa du parc, met toute son énergie au service
de cette cause et il devient très vite le meneur
et le porte-parole des propriétaires.
Il était depuis 1888, l'un des syndics de l'association
syndicale.
Au nom de l'ensemble des propriétaires, Eugène
Engrand va alerter l'opinion, solliciter l'appui de personnalités
politiques et intervenir auprès des Beaux-Arts pour
tenter d'empêcher l'irréparable.
Une campagne de presse
Engrand est persuadé qu'il est essentiel d'obtenir
le secours de la presse pour faire connaître la situation
et pour sensibiliser l'opinion. Il prend donc contact avec
un journaliste de ses relations : André Hallays.
Celui-ci rédige un premier article qui paraît
dans le " Journal des débats " le 31 janvier
1904 et qui annonce la destruction prochaine du château.
Durant les jours et semaines qui suivent,
de nombreux journaux, de toutes opinions, font état
de la démolition annoncée du château
de Maisons et expriment leur indignation. Ainsi " Le
Figaro " dès le 1er février 1904.
C'est le cas aussi de " L'illustration " qui,
le 13 février 1904, consacre un long article à
l'évènement et qui écrit :
" Tous ceux qui connaissent l'admirable château
de Maisons-Laffitte et ceux là surtout qui l'ont
visité en détail, n'apprendront pas sans un
vif regret sa disparition prochaine
C'est donc pour
une spéculation probablement médiocre que
nous allons voir disparaître le chef d'uvre
de Mansart. "
Le 19 février, un nouvel article d'André Hallays
paraît dans le " Journal des débats ".
Le journaliste revient plus longuement sur l'évènement
et s'exprime en ces termes :
"... La destruction est chose décidée.
Le domaine vient de tomber entre les mains d' un marchand
de terrains. Celui-ci a l'intention de lotir ce qui reste
du parc.
Quant au château, on arrachera d'abord des murailles
les magnifiques cheminées et les incomparables sculptures
qui les décorent. On les vendra. Puis on rasera la
construction
L'administration des Beaux arts assiste impuissante à
cet acte d'abominable vandalisme.. "
Plusieurs journaux régionaux réagissent
: " L'écho de Seine et Oise ", " Le
Réveil de Seine et Oise " ou " la Liberté
de Seine et Oise ".
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " évoque
aussi l'évènement le 14 février puis
le 28 février 1904 en manifestant son indignation
: "
notre château, chef d'uvre
de Mansart, que des vandales cherchent en ce moment à
faire disparaître pour la plus grande gloire de leur
porte-monnaie. Ce sont des marchands de biens pour qui l'argent
n'a pas d'odeur
"
La campagne de presse a suscité une
prise de conscience du sacrilège que représenterait
la destruction du château.
De nombreuses personnalités du monde des arts et
du monde politique réagissent et en appellent à
l'intervention de l'Etat.
Plusieurs députés de la Commission de l'Instruction
Publique et des Beaux-arts interviennent en interpellant
le Ministre. Les députés Berger, Aynard et
Adrien de Montebello viennent à Maisons-Laffitte.
Ils sont reçus par Eugène Engrand.
Maurice Berteaux, député de Seine et Oise
(1ère circonscription de Versailles qui englobait
Maisons-Laffitte), intervient aussi auprès du Ministre
et du Directeur des Beaux Arts et rencontre même à
plusieurs reprises le promoteur immobilier, pour tenter
de trouver avec lui une solution qui éviterait la
démolition.
L'association syndicale du parc est encouragée
dans son combat par l'indignation que suscite l'annonce
de la démolition. Elle multiplie ses démarches
et ses interventions. Elle explore toutes les possibilités
de s'opposer au projet. Elle tente, notamment, de rechercher
un artifice juridique qui permettrait de rendre effectif
le classement du château comme monument historique.
Elle rencontre pour cela, à plusieurs reprises, le
Maire de Maisons-Laffitte, Maurice Duverdy, le député
Maurice Berteaux et le directeur des Beaux Arts : Henri
Marcel.
Il faut rappeler que cette campagne de presse
et toutes les réactions qu'elle a engendré
interviennent très vite, dans l'intervalle entre
la signature de la promesse de vente et la signature de
l'acte définitif de vente.
La réaction du promoteur immobilier
Le promoteur apparaît surpris de constater la réaction
engendrée par son projet de démolition. Il
ne s'y attendait pas.
Il cherche alors à se justifier : "
Il
faudrait être milliardaire et audacieux pour habiter,
à notre époque, le château de Maisons-laffitte
! Et alors que faire ?
" écrit-il.
Il se réfère aussi à la pratique du
moment de procéder à des lotissements du même
type, dans d'autres lieux de la banlieue parisienne, pour
justifier son projet.
Mais surtout, la vigueur de la réaction qui s'est
manifestée le conduit à attendre avant de
mettre à exécution son projet de démolition.
Il réalise qu'il peut même tirer parti de l'inquiétude
qui s'est développée.
Ainsi, dés le début du mois de mars 1904,
il lance une proposition en forme de défi. Il indique
qu'il veut bien renoncer à son projet, à la
condition que l'Etat ou un autre acquéreur lui rachète
le château. Il laisse donc toujours planer au dessus
du château la menace de démolition.
Il annonce dans plusieurs journaux qu'il fait une offre
de cession du château avec 20 000 m2 de terrain pour
une somme de 300 000 F. Et selon Simondet, 300 000 F pour
2 ha, cela correspondrait seulement au prix du terrain.
La proposition de Simondet est annoncée par le "
Journal des débats ", dans son numéro
du 2 mars 1904.
Dans une autre lettre, datée du 3 mars 1904, adressée
au directeur du journal " L'avenir de Saint-Germain
", Simondet lance son défi :
" ...Mais il est fort à craindre qu' à
la critique plus ou moins littéraire, s 'arrêteront
les efforts les plus actifs et que l'Etat, Administrations
et riches particuliers laisseront disparaître le château,
chef d 'uvre de Mansart, devenu sans utilité
pratique et d'entretien trop coûteux
"
" ...Si le château est démoli
c' est qu'il n' aura pas trouvé acquéreur
ni de la part de l'Etat, ni de la part de qui que ce soit,
même pour le prix des 20 000 mètres de terrain
qui lui seraient affectés. Il n' y a donc plus à
crier au vandalisme, mais aux nécessités des
temps présents
"
A la suite de la campagne de presse, la commission
des antiquités et des arts de Seine et Oise, directement
concernée par l'avenir d'un monument menacé
sur son territoire, décide de se rendre à
Maisons-Laffitte le 3 mars pour visiter le château.
Le journal " L'avenir de Saint-Germain " annonce
cette visite et appelle ceux de ses lecteurs, soucieux de
défendre ce monument menacé, à accompagner
les membres de la commission dans la visite du château.
Joseph Simondet, réagit vivement à cet appel
:
"
Vous avez tort de provoquer une visite en
masse du château sans l'assentiment du propriétaire
; je vous préviens que l'accès de la propriété
vous sera refusé si vous êtes plus d'une dizaine
; il n'y a qu'un seul gardien au château et il ne
peut pas, à lui seul, servir de guide à un
plus grand nombre de visiteurs ; je lui donne des instructions
en ce sens
"
Il intervient comme s'il était déjà
le propriétaire.
La visite a lieu à la date annoncée.
Ce jour là, plus de 150 personnes étaient
présentes, venues de Maisons-Laffitte et des environs,
pour accompagner la commission. Personne n'est refoulé.
Des personnalités du monde des arts étaient
également présentes.
Dans le procès verbal de la réunion
de la commission qui s'en est suivi, il est fait état
de la volonté de la commission de trouver une solution
qui permettra, d'empêcher : "
un véritable
acte de vandalisme qui dépouillerait la France d'un
chef d'uvre qui fait partie de son patrimoine artistique.
"
La visite de la commission constitue même
une occasion de polémique locale. En effet, le journal
" L'avenir de Saint-Germain ", dans son numéro
du 13 mars, relève l'absence de Maurice Duverdy,
maire de Maisons-Laffitte, lors de la visite de la commission
et souligne, par contre, la présence de M. Foulon,
maire de Sartrouville.
Le journal accuse la municipalité de ne rien faire
pour sauver le château :
" Si ce doit être le glas du château
de Maisons-Laffitte, la population de notre commune, saura,
à l'avenir, à qui s'en prendre. Elle pourra,
par exemple, se demander comment et pourquoi, le jeudi 3
mars, la commission des antiquités et des arts de
Seine et Oise ne trouva au château de Maisons pas
un seul des membres de la municipalité de Maisons-Laffitte
pour lui en faire les honneurs
"
Il est vrai que rien n'obligeait le maire à être
présent, mais le fait qu'aucun des membres du conseil
municipal ne soit venu pour accueillir la commission, est
surprenante.
Ce fait est d'autant plus exploité qu'il existe une
divergence politique entre le maire, conservateur, et le
journal de tendance radical-socialiste, alors que les élections
municipales sont prévues pour le 1er mai 1904.
L'acte définitif de vente intervient
le 10 mars 1904.
Devenu officiellement propriétaire, Simondet lance
donc son projet de lotissement autour du château ainsi
que sur le reste des terrains qu'il vient d'acquérir.
Il est paradoxal de constater que Simondet,
qui a voulu détruire le château, n'hésite
pas à utiliser la présence du château
comme argument commercial pour vendre les parcelles de terrain.
C'est ainsi que le document publicitaire joint au plan du
lotissement de 1904, comporte la mention :
" Terrains à bâtir, boisés ou
non, à 400 m de la gare, autour du magnifique château
historique, ce chef d'uvre de Mansart, sur le coteau
de la Seine à environ 1500 m de la forêt de
Saint-Germain. "
De même, l'affiche publicitaire de l'opération,
intitulé " Parc du Château de Maisons-Laffitte
", présente une vue du château.
L'action de la direction des Beaux-Arts
Le Directeur des Beaux-Arts, Henri Marcel, déploie
toute son énergie pour trouver une solution.
Sous la pression de Maurice Berteaux et d'Eugène
Engrand, il prend une mesure conservatoire : Il demande
au Préfet de Seine et Oise de préparer un
arrêté " provisoire " d'interdiction
de la démolition.
Il est partisan du rachat du château par l'Etat mais
le budget des Beaux-Arts, plutôt indigent, ne lui
permet pas de réaliser cette acquisition au prix
demandé. Il apparaît, en même temps,
impossible d'obtenir du Parlement le vote d'un budget exceptionnel
pour cette opération.
Henri Marcel recherche alors d'autres possibilités
de rachat par des fonds publics ou par des fonds privés.
C'est ainsi qu'il encourage le Conseil Général
de la Seine à racheter le château pour un projet
d'installation d'un hôpital psychiatrique, mais l'affaire
n'a pas eu de suite.
Un autre acquéreur souhaitait acheter le château
avec 100 000 m2 de terrain pour y installer un établissement
d'hydrothérapie. Les négociations ont entraîné,
en avril 1904, une interruption des travaux déjà
engagés. Mais aucun accord n'a pu être trouvé.
Certaines personnalités locales avaient imaginé
de lancer une souscription publique auprès des habitants
de Maisons-Laffitte pour constituer les fonds nécessaires
au rachat du château. Mais cette idée n'a pas
été retenue.
Les journaux ont évoqué d'autres
projets de rachat et d'utilisation du château : le
siège d'une usine, une pouponnière départementale
ou encore un casino, mais ces projets n'ont pas eu de suite.
Aucun projet d'acquisition n'ayant pu aboutir,
Henri Marcel se retrouve seul pour trouver la solution.
Il décide alors de négocier avec le promoteur.
Il obtient ainsi une baisse du prix de vente de 300 000
F à 200 000 F et des délais de paiement.
Pour financer, il finit par trouver une solution budgétaire,
avec l'accord de Joseph Chaumié, Ministre de l'Instruction
Publique et des Beaux-Arts.
Mais en contrepartie des concessions accordées par
le vendeur, il doit accepter une réduction de la
superficie du terrain autour du château. Celle-ci
passe de 2 ha à moins de 1 ha ( 9653 m2).
Et c'est ainsi que le rachat du château
par l'Etat est signé le 12 janvier 1905.
Conclusion
La période 1877 à 1904 constitue un épisode
dramatique de l'histoire du château de Maisons : le
château pris dans cette spirale de la spéculation
immobilière qui le condamnait à la démolition.
C'est l'utilisation du pouvoir de la presse
qui, en sensibilisant l'opinion et les responsables politiques,
aura permis de sauver le château.
De cette période nous retiendrons particulièrement
: l'action d'Eugène Engrand et d'Henri Marcel, deux
hommes opiniâtres dont la contribution aura été
décisive, mais aussi celle du journaliste André
Hallays et celle du député Maurice Berteaux.
Le château était sauvé
par l'Etat. Mais dans quelles conditions ?
Le monument était condamné à être
de plus en plus étouffé par son environnement
urbain.
Le plan du lotissement redéfini prévoyait
la mise en vente de plus de 150 parcelles autour du château
dans un espace quadrillé par de nouvelles voies.
Le château était lui-même enserré
sur ses 4 côtés par de nouvelles rues longeant
au plus près les murs de la cour.
Afin de redonner un peu d'oxygène à
l'uvre de Mansart, l'Etat rachètera par la
suite des terrains voisins.
A partir de 1905, le gouvernement comptera, parmi ses Ministres,
un Sous Secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, Etienne
Dujardin-Beaumetz, qui occupera longtemps ce poste, sous
plusieurs gouvernements successifs, et qui aura à
cur de compléter l'uvre accomplie par
Henri Marcel pour sauver le château.
Dujardin-Beaumetz réussira à faire racheter
par l'Etat, entre 1910 et 1930, environ 4 ha supplémentaires
de terrain.
Cette nouvelle action permettra de redonner progressivement
au château de Maisons un environnement un peu plus
digne de sa valeur artistique.
Néanmoins, le bilan de cette période de la
fin du 19ème et du début du 20ème reste
très lourd pour l'environnement immédiat du
château de Maisons.
Sources historiques et bibliographiques
- Collection du Journal des
débats de l'année 1904 (Bibliothèque
Nationale)
- Collections de différents journaux nationaux et
régionaux de l'année 1904
- Procès verbaux de réunions de l'Association
Syndicale du Parc
- Documents des archives municipales de Maisons-Laffitte
- Cahier des charges du lotissement Simondet
- Procès verbal de réunion de la commission
des arts et antiquités de Seine et Oise (Bibliothèque
de recherche historique de la ville de Paris)
- Articles divers des cahiers du vieux Maisons et des cahiers
de Maisons
- Cueille (Sophie), Maisons-Laffitte, 1630-1930. Parc, paysage
et villégiature, Paris, Editions du patrimoine, coll."Cahiers
du patrimoine", 1999.
- Poisson (Georges), De Maisons-sur-Seine à Maisons-Laffitte,
Maisons-Laffitte,1993.
- Engrand (Eugène) Le château de Maisons de
l'an V de la république à nos jours,1913
- Stern Jean) Le château de Maisons-Laffitte, 1934