Au début du
XVIIIème siècle, Jean René
de Longueil, Marquis de Maisons, recevait souvent
au Château de Maisons, des savants, des
philosophes ou des hommes de lettres avec lesquels
il se plaisait à échanger des
idées. Parmi ceux-ci, Voltaire était
souvent reçu à Maisons pour y
séjourner. C'est précisément
à Maisons qu'il composa "La Henriade".
En 1723, lors d'un
séjour de Voltaire au Château de
Maisons, deux évènements marquants
se produisirent :
- Voltaire, malade,
faillit mourir au château.
- Au moment de son
départ, la chambre qu'il venait d'occuper
prit feu et l'incendie detruisit une partie
du château.
Quelques semaines
plus tard, Voltaire écrit au Baron de
Breteuil pour lui raconter en détail
ces deux évènements.
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Document
: Lettre de Voltaire adressée au Baron de Breteuil
le 5 janvier 1724
Voltaire
malade au Château de Maisons
" Je vais vous obéir, Monsieur,
en vous rendant un compte fidèle de la petite
vérole dont je sors, de la manière étonnante
dont j'ai été traité, et enfin
de l'accident de Maisons, qui m'empêchera de regarder
mon retour à la vie comme un bonheur.
M. le Président de Maisons et moi, nous fûmes
indisposés le 4 novembre dernier (1723) ; mais
heureusement tout le danger tomba sur moi. Nous nous
fîmes saigner le même jour ; il s'en porta
bien, et j'eus la petite vérole. Cette maladie
parut après deux jours de fièvre, et s'annonça
par une légère éruption.
Je me fis saigner une seconde fois de mon autorité,
malgré le préjugé vulgaire. M.
de Maisons eut la bonté de m'envoyer le lendemain
M. de Gervasi, médecin de M. le Cardinal de Rohan
qui ne vint qu'avec répugnance. Il craignait
de s'engager inutilement à traiter dans un corps
délicat et faible une petite vérole déjà
parvenue au second jour de l'éruption, et dont
les suites n'avaient été prévenues
que par deux saignées trop légères,
sans aucun purgatif.
Il vint cependant, et me trouva avec une fièvre
maligne. Il eut d'abord une fort mauvaise opinion de
ma maladie ; les domestiques qui étaient auprès
de moi s'en aperçurent, et ne me le laissèrent
pas ignorer.
On m'annonça dans le même temps que le
curé de Maisons, qui s'intéressait à
ma santé, et qui ne craignait pas la petite vérole,
demandait s'il pouvait me voir sans m'incommoder ; je
le fis entrer aussitôt, je me confessai, et je
fis mon testament, qui, comme vous croyez bien, ne fut
pas long.
Après cela, j'attendis la mort avec assez de
tranquillité, non toutefois sans regretter de
n'avoir pas mis la dernière main à mon
poème et à Marianne, ni sans être
un peu fâché de quitter mes amis de si
bonne heure.
Cependant, M. de Gervasi ne m'abandonnait pas d'un moment
; il étudiait en moi avec attention tous les
mouvements de la nature ; il ne me donnait rien à
prendre sans m'en dire la raison ; il me laissait entrevoir
le danger, et il me montrait clairement le remède
; ses raisonnements portaient la conviction et la confiance,
puisque l'espérance de guérir est déjà
la moitié de la guérison.
Il fut obligé de me faire prendre huit fois de
l'émétique, et au lieu des cordiaux qu'on
donne ordinairement dans cette maladie, il me fit boire
deux cents pintes de limonade.
Cette conduite, qui vous semblera extraordinaire, était
la seule qui pouvait me sauver la vie; toute autre route
me conduisait à une mort infaillible, et je suis
persuadé que la plupart de ceux qui sont morts
de cette redoutable maladie vivraient s'ils avaient
été traités comme moi.
Mais c'est trop faire le médecin
; je ressemble aux gens qui, ayant gagné un procès
considérable pour le secours d'un habile avocat,
conservent encore pour quelque temps le langage du barreau.
Cependant, Monsieur, ce qui me consolait le plus dans
ma maladie, c'était l'attention de mes amis et
les bontés inexprimables dont Mme et M. de Maisons
m'honoraient.
Je jouissais d'ailleurs de la douceur d'avoir auprès
de moi un ami, je veux dire un homme qu'il faut compter
parmi le très petit nombre d'hommes vertueux
qui seuls connaissaient l'amitié, dont le reste
du monde ne connaît que le nom ; c'est M.Thiriot,
qui sur le bruit de ma maladie, était venu en
poste de quarante lieues pour me garder, et qui depuis
ne m'a pas quitté d'un moment.
J'attendais avec impatience le moment où je pourrais
me dérober aux soins qu'on avait de moi de bonté,
plus je me hâtais de n'en pas abuser trop longtemps.
Enfin, je fus en état d'être transporté
à Paris le 1er décembre."
L'incendie
du Château de Maisons au départ de Voltaire
"Voici, Monsieur,
un moment bien funeste : A peine suis-je à deux
cents pas du château, qu'une partie du plancher
de la chambre où j'avais été, tombe
tout enflammé ; les chambres voisines, les appartements
qui étaient dessous, les meubles précieux,
dont ils étaient ornés, tout fut consumé
par le feu ; la perte monte à près de
cent mille livres, et sans le secours des pompes qu'on
envoya chercher à Paris, l'un des plus beaux
édifices du royaume allait être entièrement
détruit. On me cacha cette étrange nouvelle
à mon arrivée ; je la sus à mon
réveil, vous n'imaginez pas quel fut mon désespoir
; vous savez les soins généreux que M.
de Maisons avait pris de moi ; j'avais été
traité chez lui comme son frère, et le
prix de tant de bontés était l'incendie
de son château.
Je ne pouvais concevoir comment le feu avait pu prendre
si brusquement dans ma chambre, où je n'avais
laissé qu'un tison presque éteint ; j'appris
que la cause de cet embrasement était une poutre
qui passait précisément sous la cheminée.
C'est un défaut dont on s'est corrigé
dans la structure des bâtiments d'aujourd'hui
et même les fréquents embrasements qui
en arrivaient, ont obligé d'avoir recours au
Roi pour défendre cette façon fâcheuse
de bâtir. La poutre dont je parle s'était
embrasée peu à peu par la chaleur de l'âtre
qui portait immédiatement sur elle, et, par une
destinée singulière, dont assurément
je n'ai pas goûté le bonheur, le feu qui
couvait depuis deux jours, n'éclata qu'un moment
après mon départ.
Je n'était point la cause de cet accident, mais
j'en étais l'occasion malheureuse ; j'en eus
la même douleur que si j'en avais été
coupable ; la fièvre me reprit aussitôt,
et je vous assure que, dans ce moment, je sus mauvais
gré à M. de Gervasi de m'avoir conservé
la vie.
Mme et M. de Maisons reçurent la nouvelle plus
tranquillement que moi, leur générosité
fut aussi grande que leur perte et que ma douleur. M.
de Maisons mit le comble à ses bontés
en me prévenant lui-même par des lettres
qui font bien voir qu'il excelle par le cur comme
par l'esprit.
Il s'occupait du soin de me consoler, et il semblait
que ce fût moi dont il eût brûlé
le château ; mais sa générosité
ne sert qu'à me faire sentir encore plus vivement
la perte que je lui ai causée, et je conserverai
toute ma vie ma douleur aussi bien que mon admiration
pour lui. "